Depuis l’antiquité…


L’Institution des sourdes-muettes de Bordeaux.


Depuis la fin de l’Antiquité, une vaste nécropole dont le périmètre précis reste toujours indéterminé, occupait le plateau sur lequel s’implanta la collégiale Saint-Seurin(1). Le terrain qui abrite les bâtiments et le jardin de l’ancienne Institution des sourdes-muettes, situé à quelques mètres de l’église Saint-Seurin, serait d’après les différentes études conduites jusqu’à ce jour, directement lié à cette nécropole, dont les vestiges les plus anciens dateraient du IVe siècle.

De l’Antiquité à la Révolution.

 

Les sondages archéologiques conduits par l’INRAP au cours de l’année 2012, dans l’ancien jardin de l’Institution des sourdes-muettes, ont permis de mettre à jour différents vestiges de bâtiments et un nombre conséquent de sépultures(2). Les restes de ces bâtiments appartenaient vraisemblablement à l’époque moderne, et les sépultures exhumées, d’après les résultats des datations remonteraient au Bas-Empire voire au tout début du Haut Moyen Âge.

Fouiles de la nécropole de Saint-Seurin
en 1909.
Fouiles de la nécropole de Saint-Seurin en 1909.

Déjà au XIXe siècle, des fouilles furent menées dans le jardin de l’institution. En 1876, un article consacré au « Musée Dubois », publié dans la société archéologique énumérait les diverses fouilles menées dans le secteur de l’église Saint-Seurin : « Tout ce plateau sur lequel se trouve l’église et l’ancien cimetière chrétien, le plus ancien probablement de Bordeaux, car on y a découvert des sépultures remontant aux premiers siècles… Ainsi dans le jardin des Sourdes-Muettes, entre les rues Thiac et Castéja, on a trouvé diverses sépultures encore intactes où les cadavres étaient protégés par trois rangées de tuiles romaines à rebords, l’une posée à plat sur laquelle reposait le cadavre ; les deux autres formant dos d’âne, étaient calées par quelques moellons et le tout recouvert de terre végétale(3) synthèse des fouilles archéologiques conduites au début du XXe siècle, autour de l’église Saint-Seurin, tout en apportant quelques précisions supplémentaires aux publications du XIXe siècle : « Toujours à la périphérie du site chrétien, nous trouvons l’îlot du jardin des Sourds-Muets qui s’étendait entre les rues Thiac et Castéja. Des tombes très simples à couverture en dos d’âne et tuiles à rebords. Quinze à vingt squelettes, orientés est-ouest et le crâne sur un moellon, gisaient entre 3 m et 3 m 50 de profondeur, à l’encoignure des rues Thiac et d’Abbée de l’Epée. Les monnaies allaient de Trajan à Claude le Gothique… ».

Les derniers sondages archéologiques semblent donc corroborer les recherches des XIXe et XXe siècles, attestant de la présence d’un cimetière plus populaire dans ce secteur, dont la date d’abandon reste inconnue.

Au Moyen Âge, le terrain de l’Institution se situait au centre de la sauveté de Saint-Seurin, véritable coeur spirituel et temporel de l’immense seigneurie du chapitre. Ce territoire fut longuement étudiée par Sandrine Lavaud, dans sa thèse entièrement consacrée à ce sujet(4), et résumé en 2009 dans un article titré « Le temporel de la collégiale Saint-Seurin de Bordeaux au Moyen Âge : pouvoirs et espaces de pouvoirs »(5). Le chapitre détenteur de la haute et basse justice sur l’ensemble du territoire de la sauveté exerçait également son droit seigneurial sur de nombreuses tenures réparties en une multitude de parcelles. La partie   plus proche de l’église comprenait huit plantiers ou lieux-dits.

Carte de la sauveté Saint-Seurin à la fin
du Moyen Âge, réalisée par Sandrine Lavaud.
Carte de la sauveté Saint-Seurin à la fin du Moyen Âge, réalisée par Sandrine Lavaud.

L’ancienne Institution des sourdes-muettes se trouvait au centre du plantier de « la Tauga » au périmètre circonscrit par les rues du Palais Gallien et Rodrigues Pereire sur ses côtés est et ouest, et par les rues Judaïque et Thiac au sud et au nord. D’après les nombreuses archives dépouillées par Sandrine Lavaud, le plantier de la « Tauga » se composait de 24 tenures divisées en 28 parcelles, consacrées exclusivement à la culture de la vigne. Ainsi pendant toute la période du Moyen Âge la vigne s’étendait au sud-est de la collégiale Saint-Seurin sans aucune construction sur ce secteur.

Sans qu’une datation précise puisse être avancée, au cours des XVIe et XVIIe siècles, plusieurs maisons s’élevèrent en bordure des rues bordant l’ancien plantier de la « Tauga ».

Le couvent des Catherinettes à la fin du
XVIIIe siècle.
Le couvent des Catherinettes à la fin du XVIIIe siècle.

Durant la seconde moitié du XVIIe siècle, les religieuses de l’ordre de Sainte-Catherine de Sienne, appelée communément Catherinettes, implantée à Bordeaux depuis 1627, cherchant un nouvel emplacement pour établir leur couvent acquéraient à l’angle des actuelles rue Castéja et Thiac, diverses constructions.

L’achat le plus important, effectué au mois de janvier 1664, concernait des « maisons, caves, chay et autres bastiments, ormière jardin et treilhe le tout sittué dans ledit bourg et paroisse Saint Seurin, rue appellée des Capperans confrontant d’un côté vers le levant de long en long à la maison treilhe et jardin de pierre et Guillaume Laguarde et Anne Prian et du même côté à la vigne de Ms. de Mercier prestre, d’autre costé du couchant aussi de long en long aux bastimend deppandants de la chapelle de pey carpinque, le sieur menvielle chanoine dudit St Seurin possède à présent, et au jardin et appand de M. Charles Cruzau prestre lopin de murailhe et une haye entre deux, d’un bout par le dernier vers le midy au chay et place vuide dudit sieur Cruzau, une murailhe aussi entre deux et d’autre bout par le devant vers le nord à ladite ruhe des caperan…»(6)

Les 2 avril et juin de la même année, les religieuses complétèrent leurs possessions par « quelques petites maisonnettes et places adjacentes et convenables audit monastère. » Ces descriptifs sommaires confirment bien la présence de constructions le long de la rue Thiac antérieurement à l’édification du couvent, néanmoins d’après les confronts la culture de la vigne reste présente.

Peu de temps après leurs acquisitions, les Catherinettes obtinrent des chanoines l’abandon total des droits seigneuriaux sur les terrains acquis et l’autorisation d’édifier un couvent et une chapelle. Le couvent rapidement construit déployait une imposante façade, abritant la chapelle et une enfilade de vastes pièces parallèlement à la rue. A l’arrière de ce corps de logis principal se trouvait une cour, cantonnée à l’ouest par une aile en retour adossée au mur d’enceinte, et fermée à l’est par trois corps de bâtiment disposés autour d’un cloître et de petites cours. Un large passage ménagé à l’extrémité orientale de la façade, permettait l’accès à l’établissement.

Plusieurs plans dressés au XVIIIe siècle permettent d’appréhender l’édifice dans son état originel. Les religieuses occupèrent les lieux sans interruption de 1664, jusqu’à la Révolution.

(1) Danny Barraud, Isabelle Cartron, Jean-François Pichonneau & Natacha Sauvaitre.-. « La Nécropole de Saint-Seurin à la fin de l’Antiquité : un complexe monumental revisité » ; Autour de Saint-Seurin : Lieu, Mémoire, Pouvoir. Actes du colloque de Bordeaux (12-14 octobre 2006). Ausonius Editions, Bordeaux 2009.

(2)Rapport de diagnostic sous la direction de Philippe Calmettes, INRAP, avril 2012.

(3) Société Archéologique de Bordeaux T III, 1876. p. 51.

(4) Sandrine Lavaud.-. « Saint-Seurin : une grande seigneurie du bordelais » Thèse de Doctorat d’Université, sous la direction du Professeur J. B. Marquette. Bordeaux, 1993.

(5) cf Autour de de Saint-Seurin… Ausonius Editions, Bordeaux 2009. p. 267 à 288.

(6) Archives Départementales de la Gironde : H 2757.